enfants du paradisS'il est une exposition donnant à voir le parcours complet d'un artiste, c'est bien celle consacrée à Edward Hopper qui s'est tenue il y a peu au Grand Palais.

On connaît certaines de ses toiles très célèbres, mais on ne sait pas forcément qu'il dut exercer le métier d'illustrateur publicitaire pour gagner sa vie, qu'il vécut un temps à Paris et peignit la ville, qu'il admirait les toiles de Degas et leur modernité... J'ignorais aussi à quel point s'incarnait à travers lui l'une des tendances de la peinture américaine, celle d'un réalisme opposé au courant de l'abstraction, réalisme attaché pourtant à rendre compte d'une mélancolie urbaine toute moderne.

Le parcours d'Edward Hopper, donc, se donne à voir depuis ses débuts auprès de son maître, Robert Henri, qui l'oriente vers ce réalisme moderne. Lorsque l'on sait qu'Henri est fondateur de l'Ashcan School ("École de la poubelle"), l'on devine bien que ce réalisme montrera l'homme et le monde dans leur vérité nue.
Fortement influencé par Paris, Hopper y séjourne à plusieurs reprises, apprenant le français, peignant les paysages de la capitale, visitant les musées, découvrant les photographies d'Atget... L'influence impressionniste se fait alors fortement sentir.
Il est au passage plaisant de regarder les peintures de cette époque et d'y reconnaître des paysages familiers, restés identiques plus de cent ans plus tard ! 

Après-midi de juin Hopper

Après-midi de juin, 1907, Whitney Museum of American Art

 

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Le Pont des Arts, 1907, Whitney Museum of American Art

 

Cette influence parisienne nous est présentée dans la première partie de l'exposition, qui montre aussi des œuvres d'Henri, ou de Degas, afin de mieux cerner l'univers pictural dans lequel évolue Hopper. Une projection très réussie de nombreuses photographies d'Atget nous plonge d'ailleurs dans ce Paris des années 1900. 
Il exécute également de nombreuses gravures, auxquelles l'exposition réserve une salle et où l'on peut déjà reconnaître les perspectives, les lignes de fuite, les ambiances ou les sujets qui seront ceux de ses toiles.

 

Night Shadows 1921

Night Shadows, 1921, Philadelphia Museum of Art

 

The lonely House 1922

The Lonely House, 1923



Edward Hopper avait intégré l'École d'Arts Appliqués de New York, où il avait appris l'illustration commerciale... qui ne le passionne absolument pas. C'est néanmoins ainsi qu'il gagne sa vie. Il est vraiment étrange - et triste, tant la différence est frappante - de comparer toutes ces couvertures de magazines - lesquelles appellent à la consommation, à l'exubérance, à la joie de vivre - à ses tableaux plutôt révélateurs d'une mélancolie, d'une solitude, d'une intériorité marquées. C'est dans le même temps qu'il effectue plusieurs voyages à Paris. Le contraste n'en est que plus frappant...

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Couvertures du magazine "Hotel Management" par Hopper - 1924/1925


Ses séjours à Paris, et dans d'autres grandes villes européennes, l'ont tant marqué qu'à son retour, il ne trouve ni sa place, ni son public. Les oeuvres qu'il peint alors n'ont aucun succès, et il finit par renoncer à cette influence pour se plonger dans des sujets plus typiquement américains. On considère que la toile Soir bleu (référence, quand même, à un vers de Rimbaud* !) représente l'expression de ce renoncement :

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Soir bleu, 1914, Whitney Museum of American Art

Encore identifiable par son costume, l'artiste a quitté la scène pour rejoindre le monde de ses contemporains. Cigarette aux lèvres, un verre à portée de main, il s'offre dans tout son prosaïsme, et l'on ne voit plus de lui que la tristesse du renoncement, du retour à la vie quotidienne (c'est en tout cas l'effet qu'il me fait).


Bien que sa toile Sailing ait été exposée et vendue à l'Armory Show en 1913, c'est surtout en 1924, avec une série d'aquarelles représentant une petite ville portuaire, puis en 1925 avec l'achat par le MoMA de The House by the Railroad, et par le Whitney Museum of American Art de Early Sunday Morning qu'il commence vraiment à connaître un succès critique et commercial. En 1933, une première rétrospective lui est d'ailleurs consacrée.
On retrouve alors au gré des salles suivantes les toiles les plus célèbres d'Edward Hopper, qui s'attache désormais à montrer le monde moderne américain, dans ses scènes urbaines de solitude ou de vie sociale : chambres, cafés, théâtres... Il ne peignit finalement pas tant de toiles que cela, ce qui joue aussi dans le fait d'avoir l'agréable impression de saisir les grands moments de son parcours esthétique.

Je ne résiste pas au plaisir de faire apparaître plusieurs toiles qui me touchent tout particulièrement pour plein de raisons :

 

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The House by the Railroad, 1925, MoMA 

(Vous apprécierez la ressemblance avec le motel de Psycho...)

 

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Lighthouse Hill, 1927, Dallas Museum of Art

Devant cette toile, on n'a plus envie de partir, seulement de se tenir là, de contempler, d'entendre l'eau qui s'écrase contre la falaise, là, juste derrière, de sentir le vent encore tiède qui fait bouger les cheveux sur le front, et de remonter le chemin qui mène à la maison... (c'est tout de même une pensée plus agréable que celle de la maison de Psycho, non ?)

 

New York movie 1939

New York Movie, 1939

 

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Excursion into philosophy, 1959, Collection privée

 

Il y en a plein d'autres que j'aime, mais elles apparaissent déjà au fil du post...

Enfin les deux toiles finales de l'exposition sont tout particulièrement marquantes :

 

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Sun in an Empty Room, 1965, Collection privée

 La lumière devient l'objet seul du tableau, c'est elle qui dessine l'espace, le structure, et diffuse une douce chaleur de fin de journée. La toile est en même temps inquiétante malgré tout : qui a ouvert cette porte ? Pourquoi l'espace est-il déserté ? N'y a-t-il plus rien qui vaille d'être peint ?

 

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Two Comedians, 1965, Collection particulière

L'on considère que ce tableau, le dernier peint par Hopper, représente l'adieu de l'artiste et de sa femme Joséphine, peintre elle aussi et formée par Henri, légèrement en retrait sur la scène, comme tirant son mari vers la coulisse. Je le trouve touchant de candeur, en fait. Cette blancheur, cette attitude de retrait et de pudeur, en pleine exposition, me fait penser au Baptiste des Enfants du Paradis.


J'ai néanmoins été déçue par les affichages de l'exposition qui, s'ils se faisaient très chronologiques et biographiques, ce qui permettait une intéressante mise en perspective de l'évolution du travail du peintre, n'apportaient quasiment aucune analyse sur deux éléments qui me semblent absolument essentiels pour apprécier son œuvre : le rendu de la lumière, et le rapport à l'espace, au cadre (qu'il soit celui d'une toile, d'une architecture ou d'un écran de cinéma).
Pourquoi ouvrir l'exposition sur une photo extraite d'un film de Wim Wenders - très bien choisie au demeurant, d'autant que le cinéaste s'est longuement exprimé sur l'inspiration qu'Hopper a été pour lui - s'il n'est ensuite nulle part fait mention de cette inspiration, de ce rapport au cadre, au cinéma, pourtant assez présent dans les œuvres du peintre ?
Pourquoi ne pas pointer davantage ces toiles qui semblent illuminées de l'intérieur tant le soleil y est subtilement présent ?
Pourquoi ne pas analyser ces lignes qui construisent un espace sans cesse décentré, jouant à la fois sur l'intériorité et l'extériorité des bâtiments et des êtres ? Nous interrogeant sur notre propre intériorité ?

Car ce qui me frappe avant tout dans les toiles d'Edward Hopper, c'est ce que j'appellerai une esthétique du décentrement. Le regard se promène sur le tableau jusqu'à trouver ce qui en constitue le sujet essentiel : le plus souvent un intérieur décentré où se tient un personnage surpris dans son intimité. Ainsi voyons-nous le personnage se découper dans un cadre, semblable au cadre d'un écran de cinéma. Parfois, dans une visible mise en abîme, le personnage que nous observons dans le cadre de la toile se perd lui-même dans la contemplation d'un autre cadre, formé par une fenêtre, une porte ou une vitrine.

Room in New York

Room in New York, 1932

 

Appartment Houses

Appartment Houses, 1923

 

Room in Brooklyn

A Room in Brooklyn, 1932

 

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First Row Orchestra, 1951


Et évidemment Nighthawks, 1942

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L'on pourrait ainsi multiplier les exemples.


Enfin la lumière.

Edward Hopper disait rechercher à "peindre les rayons du soleil découpant une architecture". On ne saurait mieux dire l'effet que produit la lumière sur la toile : elle construit l'espace, rend visible, illumine, donne vie et réalité. On voudrait pouvoir étendre le visage pour ressentir cette chaleur sur l'épiderme, on sent presque la chaleur pesante d'une chaude après-midi estivale, montant du sol, émanant des murs, comme dans Morning Sun, ou Summertime (ce qui m'amène d'ailleurs à l'instant à remarquer à quel point l'évocation de la lumière est présente jusque dans ses titres) :

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Summertime, 1943, Delaware Museum of Art

 

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Morning Sun, 1952, Columbus Museum of Art

 


Si vous n'avez pas vu l'exposition, ou même si vous l'avez vue et que vous souhaitez prolonger ce moment, je vous conseille un excellent documentaire, visible en intégralité sur youtube :

 

Il m'a apporté toutes sortes de clés sur des tableaux qui m'avaient laissée un peu perplexe lors de l'exposition, et répond à certaines questions que je m'étais posées : ne donne-t-il à voir aucune critique plus explicite de la société américaine que la représentation de la solitude, dans ses toiles ? Traverse-t-il le XXème siècle, ses crises et ses guerres sans que ses toiles en montrent quoi que ce soit ?


Et si vous en voulez encore, arte a diffusé une série de court-métrages de réalisateurs très différents, qui proposent à chaque fois leur histoire autour d'un tableau de Hopper. Mais je n'en dis pas plus et vous laisse les découvrir sur cette page : http://creative.arte.tv/fr/space/Hopper_vu_par___/messages/ 


* Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.

Arthur Rimbaud - Poésies