enfants du paradisLe Jour où Nina Simone a cessé de chanter commence par un deuil.

La mort du père, figure de joie, d'amour, d'ivresse et d'irrévérence qui s'était fait promettre de ne pas laisser réciter le Coran après sa disparition. Alors il faut se battre :

« Il n'a jamais eu de Dieu, mon père. Il m'a fait jurer : « Ma fille, fais gaffe à ce que ces chiens ne mettent pas du Coran le jour de ma mort. Ma fille, je t'en prie, je voudrais du jazz à ma mort, et même du hip hop, mais surtout pas du Coran. » Je veux bien lui mettre Nina Simone, Miles Davis, Fairouz, et même Mireille Mathieu, mais pas de Coran. Vous m'entendez, je vais lui passer à la place de vos prières Le Dernier Tango à Paris. Il aimait La Coupole et le beurre, papa. Il prenait toujours du Fleurier demi-sel. Vous ne l'enterrerez pas comme ça, vous ne l'aurez pas [...]. 

J'ai enlevé la cassette du Coran et j'ai mis à la place Save Me de Nina Simone. Les coups redoublaient contre la porte. Moi, je dansais seule face à mon père. Je lui parlais fort, comme si je voulais le réveiller de sa mort :

- Heureux ? Tu l'as eue ta Nina Simone, tu l'as eu ton jazz, je t'ai épargné le Coran, n'est-ce pas ? Et maintenant qu'est-ce que je fais ? Qui va me protéger contre ces monstres ! C'est toi qui me l'a appris : « Méfie-toi, ma fille, tous les hommes de ce pays sont des monstres obsédés par les apparences, ils sont ligotés par les coutumes, ils sont rongés par Dieu, ils sont bouffés par leurs mères, ils sont taraudés par le fric, ils passent leur vie à offrir sur un plateau leur cul au bon Dieu, ils ouvrent leur braguette comme on arme une mitraillette, ils lâchent leur sexe sur les femmes, comme on lâche des pitbulls. »

Irrévérence, donc. Car ce récit est un constant appel à l'insolence et à l'insoumission.

La jeune femme qui raconte son histoire est née dans un Beyrouth fréquenté par des intellectuels, où dominaient le plaisir, la vie et la liberté. Elle y évoque ses souvenirs d'enfance, tour à tour tendres, légers, anodins ou cruels - comme savent l'être les enfants, légers, ludiques et gourmands, jusqu'au moment où les conflits s'exacerbent, où les communautés s'opposent, où naît la guerre.

Entre massacres palestiniens et chrétiens, occupations israëliennes et menaces syriennes, l'enfant grandit, découvre, expérimente, fuit, déménage, s'habitue aux grenades, aux morts, aux cris. On oublie souvent son âge, lorsqu'elle assiste aux crimes de Sabra et Chatila, redoute l'exécution de son père, intellectuel engagé syrien, mais aussi lorsqu'elle goûte l'ivresse d'un verre de whisky ou teste les limites de la tolérance religieuse.

Car ce qui étonne dans ce texte, c'est la sécheresse des phrases qui se succèdent avec le même rythme, la même brièveté parfois, en apparence dépourvue d'émotion, qu'il s'agisse de raconter une bêtise enfantine, le quotidien, ou le spectacle de la barbarie, d'un paragraphe à l'autre.

« Je fréquentais beaucoup les théâtres, ses grands noms étaient restés à Beyrouth, Roger Assaf et Raymond Jbara. Ziad Rahbani, le fils de Fairouz, montait des pièces qui tournaient en dérision nos révolutionnaires et nous faisaient rire de la guerre. J'aimais voir danser Dina Haydar, belle à la folie, qui embrasait les nuits de Baalbek.

La ville était devenue un dépotoir. Comme il n'y avait plus de service de voirie, chaque quartier s'était organisé pour louer des camionnettes qui collectaient les ordures et les jetaient dans la banlieue là où se concentraient les pauvres réfugiés du Sud. Leurs enfants jouaient sur des montagnes de déchets au son des tirs qui ne s'arrêtaient jamais. »

Et, bien des bombardements plus tard :

« Nous sommes sortis de l'abri. Avec la chaleur, les cadavres, les bombes et les ordures, Beyrouth sentait la charogne. Nous avons vu tous les immeubles éventrés, les ruelles jonchées de cuisinières et de réfrigérateurs projetés par le souffle des explosions. Il régnait un silence inouï. Les rues étaient désertes. Le soleil cognait très fort. La mer était toujours encombrée des bateaux de guerre gris et vert. [...] Je suivais mes soeurs et au bout d'une ruelle nous avons vu une vieille maison bombardée, elle avait un grand jardin, avec un grand bassin d'eau, croupissante. Nous nous sommes jetées toutes les trois dedans, pour boire et nous laver, nous étions nues et vertes, pateaugeant au milieu des grenouilles, les cheveux recouverts d'algues, mais si heureuses sous le ciel de Beyrouth. C'est le plus beau bain de ma vie. »

 

Cette façon de retenir une parcelle de beauté ou de perfection au coeur de la destruction m'a rappelé, dans un tout autre univers, le ciel bleu d'Auschwitz d'Otto Dov Kulka, tout comme la construction intime d'un adulte en devenir qui se fait dans la guerre, à travers elle, qui apprend à jouer avec la mort, à se déjouer d'elle, et qui ensuite ne sait plus, doit apprendre à vivre sans la menace de la mort.

Pour cette jeune femme alors, c'est la folie qui guette. Celle, intérieure, qui met sans cesse le corps en danger pour retrouver la menace de la guerre, et celle interprétée comme telle par une famille qui ne comprend pas la révolte et la liberté dans leurs excès. 

La beauté, pourtant, est toujours là, malgré la crudité des expériences de la vie, là dans la joie intense - une joie qui est à la hauteur des peines - là aussi dans les mots qui transportent, ceux d'Hamra, de Mazraa, d'Achrafieh ou de Salamiyeh...

 

Ce texte est né de la rencontre entre Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi. Initialement auteur d'une lettre ouverte à son père, elle relate, raconte pour Mohamed Kacimi qui réécrit et transforme cette découverte en texte théâtral, joué à Avignon en 2007 et mis en scène par Alain Timar. Elle a dernièrement raconté dans une nouvelle pièce, Ma Marseillaise, sa venue en France, les étapes de sa naturalisation... mais ceci est une autre histoire.

 

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