enfants du paradisSi l'affiche de l'exposition Les 1001 Nuits à l'I.M.A. est prometteuse, avec ses silhouettes orientalisantes représentant Nijinski et Ida Rubinstein en plein élan, on ne peut pas en dire autant de l'ensemble de l'exposition, que j'ai trouvée assez décevante.

Je m'imaginais transportée dans un ailleurs à la fois cruel et sensuel, porteur de promesses, de dangers, de récits haletants portés jusqu'aux plus petites heures de l'aube... mais rien de tel. La faute à un éclairage trop limité. Certes, on imagine bien que des manuscrits du XVème siècle ne peuvent pas être exposés à des lumières intenses, mais lorsque les textes situés tout autour deviennent illisibles, il y a quand même un problème. Par ailleurs, les textes eux-mêmes sont parfois fautifs - la prof de français en moi s'insurge - et des phrases entières répétées à intervalles réguliers (pour être sûr que le visiteur a bien compris ?).

On apprend néanmoins un certain nombre de choses lors de ce parcours organisé en deux temps : une mise au point historique sur l'invention de ces contes, leur diffusion, leur traduction, leur enrichissement au fil des siècles, puis un développement thématique et diachronique qui traverse les arts (peinture, films, décorations en tous genres, meubles, bijoux... et même bande-dessinée).

On y découvre ainsi que les racines de ce texte ne sont pas arabes, mais indiennes et perses. D'auteur(s) anonyme(s), ces récits ne sont traduits en arabe qu'autour du VIIIème siècle, à partir d'un texte persan complet intitulé les Hazân Afsânè (Mille Contes). Il n'a cessé de se transformer au gré des conteurs et des copistes qui se le sont approprié, voire qui y ont projeté leur propre imaginaire d'occidentaux, parfois. N'ayant plus aucune trace de ces textes persans originels, on ne peut que supposer ce à quoi ils ont pu ressembler, à l'image d'autres écrits comme le Pañchatantra, recueil de contes et de fables à l'usage des princes. De ces premières sources, on ne retrouve comme traces, dans les textes arabes, que le principe du récit-cadre, la portée morale des histoires, les noms mêmes des personnages (Shahrâzâd, Sha Zamân...).

On dénombre par contre 120 manuscrits arabes, illustrés ou non, composés entre les XVème et XIXème siècles. L'histoire du texte ne débute pourtant qu'autour de quelques feuillets, réunissant une trentaine de contes. Mais les textes, lus par des hakâwatî (conteurs publics) dans des cafés, lors de réunions familiales, n'ont cessé de s'étoffer, d'intégrer de nouvelles histoires, de nouveaux objets, de nouveaux personnages, jusqu'à accueillir la modernité et la réalité historique.

Une chose néanmoins ne change pas : le récit-cadre, qui nous est en général bien connu. Shâhriyâr, roi d'Inde et de Chine, tue sa femme pour la punir de ses trahisons et décide de se marier chaque jour avec une nouvelle jeune femme vierge de son royaume, pour la tuer le lendemain, une fois l'union consommée. Mais Shahrâzâd, lorsqu'elle est à son tour en danger, ne se laisse pas faire et utilise son talent de conteuse pour, nuit après nuit, tenir en haleine le roi qui ne peut se décider à la tuer. A la fin du recueil, la jeune femme devenue mère parvient ainsi à racheter sa vie et celle de toutes les femmes du royaume. C'est donc cette première histoire qui relie toutes les autres, dans une vaste lutte contre la mort, l'injustice et la violence des puissants. Ainsi tout le pouvoir de la littérature se dit-il dans ces contes...

 

C'est au début du XVIIIème siècle que les Mille et Une Nuits vont se répandre dans toute l'Europe, grâce à la traduction d'Antoine Galland, bibliothécaire à Caen, mais féru d'Orient. Lorsqu'un ami lui fait parvenir un manuscrit arabe racontant ces histoires, il se met aussitôt à le traduire. Néanmoins ce récit ne contient que 35 contes. Il entreprend donc, avec l'aide d'un maronite syrien nommé Hannâ Diyâb, d'ajouter des récits à eux qu'il a traduits. Entre 1704 et 1717, il publiera 12 volumes qui contiendront 70 contes, pour 281 nuits, parmi lesquels se trouvent les personnages si célèbres qu'Aladdin ou Ali Baba... Ces aventures sont donc purement occidentales ! 

 

1001

 

L'ensemble connaît un succès incroyable. Les volumes sont traduits dans de nombreuses langues et l'on ne cesse de rechercher de nouveaux manuscrits, de nouvelles histoires, quitte à créér de toutes pièces de nouveaux contes ou de faux manuscrits, comme le feront le prêtre syrien Dom Denis Chavis en 1787, ou le conservateur Michel Sabbagh. Plusieurs traductions plus récentes se font jour également, une des plus célèbres étant celle du Docteur J.C. Mardrus en 1899. Ces textes correspondent aux goûts du XVIIIème et du XIXème pour l'Orient, et se retrouvent aussi bien chez Voltaire et Montesquieu, qui rédigent des contes orientaux, que chez Gautier, Poe ou Verne, lesquels recherchent les Contes de la Mille et Deuxième Nuit ! Le XXème siècle saura lui aussi s'approprier l'univers des Nuits, notamment par la danse (la première saison des Ballets Russes à Londres et Paris est par exemple consacrée à des pièces orientales), et par le cinéma bien sûr.

 

affiches 1001 nuits

« Ida Rubinstein et Vaslav Nijinski » par George Barbier – 1913

 

Car tous les thèmes se retrouvent dans ces histoires : amour passionné et tragique, érotisme et sensualité, créatures fantastiques, magie, combats épiques (siyar), mais aussi commerce, voyages et réalités quotidiennes. C'est à une découverte de l'univers oriental, tour à tour véritable ou fantasmé, que nous invitent les Nuits. Véritable car elles se déroulent entre la Syrie, l'Iran, l'Irak, le Liban, la Palestine ou l'Egypte, et l'on y découvre tout particulièrement les grandes cités que sont Bagdad, Damas et Le Caire, fondées par les Abbassides, les Omeyyades ou les Fatimides entre les VIIème et XIIème siècles. C'est tout un monde d'activités marchandes, de petits artisans, mais aussi de Califes ou de vizirs. Mais l'on se fait aussi la guerre, l'on menace de mort et parfois, rarement, on exécute. Les guerres évoquées sont parfois inspirées de véritables conflits de l'histoire du monde arabe. Ainsi les périples d'Umar an'Nu'man et d'Ajib et Gharib s'inspirent-ils des conflits contre les chrétiens, ou des conquêtes de l'Islam. Parfois aussi, il faut se battre contre des créatures magiques : djinns, fées, mages et sorcières... Cet ailleurs, toujours, incite au voyage : voyage de l'imaginaire vers d'autres mondes, voyages mystiques qui élèvent et font grandir, ou voyages marchands bien réels, suivant la route de la soie, vers des contrées pleines de richesses. Enfin, les Mille et Une Nuits ne seraient pas telles sans la présence marquée de la passion (l'isq, ce qui dépasse l'amour...) et de ses déclinaisons sensuelles, saphiques ou érotiques, plus ou moins accentuées selon les versions, les traductions et les époques (Galland édulcorera les récits tandis que Mardus exaltera le sujet, par exemple).

Un parcours somme toute intéressant, mais trop léger, par rapport à un prix d'entrée élevé et une cohérence, une fluidité qui laissent souvent à désirer. Si néanmoins le sujet vous intéresse, vous avez encore jusqu'au 28 avril pour vous y rendre et, en prévoyant un temps suffisant, vous pourrez vous glisser dans un recoin, enfiler un casque et vous laisser porter par le récit de quelques histoires...