enfants du paradis     L'histoire de la « valise mexicaine » pourrait à elle seule faire l'objet d'un roman. Contenant les négatifs des photographies prises par David Seymour « Chim », Robert Capa et Gerda Taro durant la guerre d'Espagne, cette « valise » est confiée par Capa à l'un de ses amis, Csiki Weisz, lorsqu'il fuit la France pour les Etats-Unis en 1939. Ce dernier les emporte à Bordeaux, dans l'idée d'y prendre un bateau pour le Mexique. Il les confie alors à un Chilien qui les dépose à son consulat. On en perd la trace pendant des années, si bien qu'en 1979 le frère du photographe, Cornell Capa, publie un appel dans le but d'obtenir des informations sur ces fameux films. Ce n'est qu'en 2007 qu'un certain Benjamin Tarver, cinéaste mexicain, livre les images à une conservatrice de Mexico. Il tenait ces films de sa tante, qui les tenait elle-même d'un parent ambassadeur du Mexique à Vichy entre 1941 et 1942, le général Francisco Javier Aguilar González. Soixante-dix années, donc, avant de pouvoir observer, admirer parfois, ces photographies prises sur les zones de combat, mais aussi au milieu des civils, lors de grands regroupements, de scènes de défilés ou de fuite de réfugiés.

  L'exposition s'organise autour d'un parcours de 32 étapes, présentant à chaque fois un aspect de la guerre d'Espagne. Les clichés pris étaient envoyés dans différents magazines, comme Vu, Regards, Match ou Life. On peut considérer ces reportages comme fondateurs dans l'histoire de la photographie de guerre. Mais la dimension esthétique qui se dégage de ces clichés est également évidente dans bien des cas, et le regard de ces trois photographes transforme parfois le portrait d'un soldat, ou la vue d'une ruine en une image magnifiquement poétique. 

  Par leur engagement, et leur histoire personnelle, ils représentent des figures importantes de la résistance des intellectuels juifs face aux totalitarismes :

 

Gerda Taro Typewriter (Fred Stein)Cette photo de Gerda Taro prise par Fred Stein dans les années 1930 est juste sublime... On la dirait extraite d'un film de Bergman... De son vrai nom Gerta Pohorylle, elle naît en Allemagne en 1910. C'est en s'installant à Paris pour fuir la montée du nazisme qu'elle rencontre Robert Capa et devient sa compagne. Ils s'engagent tous deux dans la cause républicaine et partent couvrir le conflit. Mais Taro meurt en juillet 37 après avoir été heurtée par un tank. Elle sera la première femme photographe à mourir dans un reportage de guerre.

 

 

220px-RobertCapabyGerdaTaroRobert Capa, pris en photo par Gerda Taro en mai 1937 en Espagne. De son vrai nom Endre Ernö Friedmann, le futur photographe quitte la Hongrie à dix-sept ans du fait de ses engagements politiques. Il entame des études de journalisme à Berlin, puis arrive à Paris en 1933, où il va faire la connaissance d'autres photographes, et notamment Fred Stein, David Seymour, alias Chim, et Gerda Taro. Il se forge rapidement une grande réputation. Suite à la guerre d'Espagne, il couvrira un grand nombre de conflits. En 1947, il participe à la fondation de la coopérative Magnum.



PAR43588David Saymour, alias Chim, à gauche. A droite, Robert Capa (1952). De son vrai nom Dawid Szymin, il est d'origine polonaise, mais part en Allemagne où il suit des études d'arts graphiques. Il prend ensuite des cours à la Sorbonne, qu'il finance en faisant de la photographie. Chim se fera notamment connaître pour ses clichés du Front Populaire et devient l'un des collaborateurs du magazine Regard. Son esthétique est néanmoins différente de celles de Capa ou Taro : il ne montre pas le front, les combats, la proximité avec l'action, mais la vie à l'arrière, les figures singulières, les paysans...

 

 

La Valise mexicaine

 

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   Voici plus précisément le contenu de la « valise mexicaine ». Les cases contenaient les pellicules, et un tableau répertoriait le lieu, la date et les personnages figurant sur chacune d'entre elles. Une troisième série de clichés, classés dans des enveloppes, constitue le dernier élément de la « valise mexicaine ». Les photographies regroupées ici par les trois photojournalistes ne sont pas forcément les plus réussies, mais elles présentent un grand nombre d'aspects de cette guerre, et nous offrent de nombreux documents inédits. On ne sait pas exactement dans quel but ces clichés ont été choisis, peut-être pour un reportage plus complet couvrant le conflit.

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     Ces carnets de contact permettaient de montrer à la presse des aperçus des photos proposées pour tel ou tel article. Là encore, des notes viennent préciser les circonstances de la prise. C'est principalement par ces carnets (une dizaine) que l'on a pu malgré tout avoir connaissance d'un certain nombre de clichés de la guerre d'Espagne. Ceux-ci ont été rendus en 1952 par le... Ministère de l'Intérieur, qui les possédait pour une raison peu claire, peut-être suite à une saisie de la police française, qui surveillait notamment le travail de Robert Capa.

 

    L'exposition s'ouvre sur une célèbre photographie de Chim, qui permet de rétablir la vérité sur la scène qu'elle évoque. Ce cliché, lequel représente une femme allaitant au milieu d'une foule, fut pris lors d'un meeting sur la réforme agraire. Néanmoins cette photo a par la suite été sortie de son contexte, et réutilisée pour évoquer une attaque aérienne, comme on peut le voir dans la revue Madrid. De la manipulation des images...

 

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Chim - Mère allaitant son enfant lors d'un meeting pour la réforme agraire 

Près de Badajoz, Estrémadure, fin avril - début mai 1936.

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    Puis commencent les premières scènes de combat à proprement parler, avec le siège déterminant de l'Alcazar de Tolède où s'opposèrent, au lendemain du coup d'état, les miliciens restés fidèles au gouvernement républicain et les militaires qui venaient de se lever contre ce même gouvernement. A la fin du mois de septembre, le général nationaliste José Enrique Varela entre dans la ville et libère les assiégés ; Franco entre dans la ville le lendemain, après la défaite des Républicains. Ici l'on peut voir des soldats qui tirent au travers des barricades, en se protégeant du soleil sous des parapluies. De fait, les photos recèlent parfois des détails surprenants ou émouvants qui en font plus que des clichés à portée purement documentaire.

 

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Chim - Soldats républicains, Tolède, mi-septembre 1936

Tirage au jet d'encre moderne

 

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Chim - Bataillon Thälmann, Madrid, septembre - octobre 1936

    Dès le mois d'octobre 1936, des combattants anti-fascistes arrivent du monde entier pour s'engager aux côtés des Républicains sous le nom de Brigades Internationales. Il s'agit ici plus particulièrement du bataillon Thälmann, composé en majorité d'Allemands et de quelques Anglais.

 

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Chim - Cloître et messe en plein air

Amorebieta, Güeñes et Berriatua, janvier - février 1937

     Cet ensemble de clichés est particulièrement intéressant, car il évoque la question de l'Eglise catholique en Espagne et de son positionnement lors du conflit. Dans le cas de ces photos, on voit clairement une scène de messe célébrée pour les Républicains. Le cas de l'Eglise catholique basque est en réalité un cas particulier, car si l'ensemble de l'Eglise a soutenu Franco, les moines de Bilbao ont protégé les soldats loyalistes, obtenant en échange la promesse d'un gouvernement autonome. Cette situation était bien entendue utilisée par la presse, française notamment, afin de valoriser la cause des Républicains en soulignant leur respect de la foi. On y voit ainsi un certain nombre de scènes, en amont du combat, qui montre la vie quotidienne de ces soldats. 

 

IMG_2046Chim - Deux garçons jouant dans les décombres

Gijón, février 1937

Tirage au jet d'encre moderne

 

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Chim - Sardinera (Marchande de sardines)

Bermeo, Pays basque, janvier 1937

Tirage au jet d'encre moderne

 

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    L'histoire de ces clichés est particulièrement émouvante, quand on sait ce qui se passera par la suite dans les lieux qu'ils représentent. Les reportages de Chim au Pays Basque lui permettent de garder une trace de ses habitants (paysans, commerçants, pêcheurs...), de son patrimoine culturel (château, églises, marchés...). S'y mêlent les anciennes traditions et la réalité bien présente de la guerre. Il se rend également à Guernica, photographiant le Gernikako Arbola (Arbre de Guernica), chêne centenaire symbole de liberté pour les Biscaïens. Il survivra par miracle à la destruction de la ville par la légion Condor quelques mois plus tard...

 

   Taro et Capa reviennent à Madrid en février 1937 et orientent davantage leurs photographies vers des scènes du front :

 

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Taro - Entraînement de la Nouvelle Armée du peuple

Valence, mars 1937

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On peut à cette occasion remarquer la présence des femmes au sein de cette Nouvelle Armée du peuple...

 

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Taro - Enfants observant la Nouvelle Armée du peuple à l'entraînement

Valence, mars 1937

Epreuve gélatino-argentique d'époque

 

IMG_2066Taro - Quartier général du Bataillon Tchapaïev

La Granjuela, front de Cordoue, 24 juin 1937

Epreuve gélatino-argentique d'époque

 

On retrouve ces photographies dans la presse française, par exemple dans le quotidien Ce Soir, fondé par le PCF en mars 1937 et codirigé par Louis Aragon. Chim, Taro et Capa y publient de nombreux clichés :

 

IMG_2062Quotidien Ce Soir du 31 mars 1937

 

Malheureusement Gerda Taro est blessée par un tank sur le front, et décède en juillet 1937. On rend hommage à son engagement :

 

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   Malgré tout, Robert Capa poursuit les reportages photographiques sur le front, et capte aussi bien les scènes de combat (batailles de Teruel et du Sègre) que les premières images des réfugiés fuyant les combats :

IMG_2075Capa - Soldats républicains à la recherche de tireurs embusqués dans les ruines d'un bâtiment gouvernemental

Teruel, décembre 1937 - janvier 1938

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IMG_2079Publication de photographies de Robert Capa publiées dans Match en décembre 1938

Bataille du Sègre, Móra d'Ebre, 5 novembre 1938, et près de Fraga, front d'Aragon, 7 novembre 1938

    En novembre 1938, accompagné de journalistes américains et britanniques (Ernest Hemingway par exemple), Robert Capa se rend auprès du Cinquième Régiment du Général Lister, qui contient l'attaque nationaliste dirigée vers la Catalogne. Il se joint ensuite à des combattants républicains qui tentent eux aussi de repousser les nationalistes cherchant à gagner la Catalogne. C'est la bataille du Sègre. Le reportage qu'il y mène sera le plus approfondi de ses travaux, et se retrouvera publié dans de nombreuses revues. Il vaudra à Capa le titre de « meilleur photographe de guerre », d'après le Picture Post. Ces images transportent le lecteur au coeur du front.

 

IMG_2069Capa - Réfugiés sur la route

Bataille de Teruel, décembre 1937 - janvier 1938

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IMG_2080Capa - Femme et enfant réfugiés

Camp d'internement français pour réfugiés républicains, Argelès-sur-Mer, mars 1939

Epreuve gélatino-argentique d'époque

 

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Capa - Camp d'internement français pour exilés républicains, Montolieu, mars 1939

     A la fin du mois de janvier 1939, de très nombreuses personnes - civils, membres des Brigades Internationales - fuient et viennent se réfugier en France, de peur de subir les représailles des franquistes. Ce seront au total pas moins de 500 000 personnes qui quitteront le pays. Beaucoup s'installeront au Mexique, mais nombre d'entre eux sont accueillis dans des camps comme ceux d'Argelès-sur-Mer, de Bram - où se trouvent de nombreux artistes et intellectuels -, Montolieu, Barcarès...

    Je voudrais seulement finir sur l'une des dernières photographies de l'exposition. Je ne sais pas ce qu'est devenu le jeune homme qui pose pour le cliché. Il est jeune, terriblement jeune, et la photo est splendide, toute de contrastes entre l'innocence de ce visage, la présence de l'arme tenue comme un bâton de pélerin et cette cape qui semble trop lourde, trop grande pour lui...

 

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Capa - Jeune soldat républicain du Cinquième Régiment

Front catalan, fin décembre 1938 - début janvier 1939

Tirage au jet d'encre moderne

 

    L'exposition s'est achevée le 30 juin dernier, mais vous pouvez encore trouver le catalogue de l'exposition à la librairie du Musée d'art et d'histoire du Judaïsme, où elle s'est déroulée, et consulter un certain nombre de documents complémentaires (diaporama, site de l'exposition...) à cette adresse : http://www.mahj.org/fr/3_expositions/expo-Valise-mexicaine-Capa-Taro-Chim.php