enfants du paradis     La Fondation Cartier propose en ce moment - et jusqu'au 27 octobre - une nouvelle exposition consacrée à l'artiste contemporain Ron Mueck. On avait déjà pu voir certaines sculptures lors d'une première exposition en 2005, à la même Fondation Cartier, et son Big Man de deux mètres de haut lors de l'exposition Mélancolie, génie et folie en Occident au Grand Palais, fin 2005.

      Ce sont ici neuf sculptures qui sont présentées, dont trois qui le sont pour la première fois (Couple under an umbrella, Woman with shopping et Young couple). Autant le dire tout de suite pour lancer les critiques : payer 10,50€ pour voir neuf sculptures sans aucun cartel explicatif laisse franchement sur sa faim. Néanmoins l'espace est vaste, lumineux et agréablement entouré d'un parc qui, à travers les baies vitrées de la Fondation, vient souligner l'étrangeté de ce qui nous est donné à voir.

 

 

Couple under an umbrella

(Edition 1/1, 2013, matériaux divers, 300 x 400 x 350 cm, Londres)

 

CUU large

     

      Cette oeuvre est sans doute pour moi la plus touchante de toutes. Ce couple, relativement âgé, semble pris dans une situation banale - se délasser sur une plage - mais il se dégage pourtant beaucoup de tendresse dans le geste de l'homme qui tient le bras de sa femme, et également beaucoup de gravité. Pas de sourire, juste la certitude d'une présence, malgré le corps qui s'abîme, la chair qui s'affaisse, les poils qui blanchissent.

      Car ce qui frappe encore, c'est l'impressionnant réalisme de cette sculpture : où que le regard se pose, on découvre les marques qui feraient presque croire à la vie de ces formes. On perçoit sous la peau les veines, légères lignes bleutées, les plis de la peau, les taches de vieillesse, le gonflement d'un doigt qui serre un peu trop une alliance passée il y a bien longtemps. 

 

CUU visage de l'homme           

 

CUU main

 

CUU main sur le bras

 

 

Woman with sticks

(Edition 1/1, 2009, matériaux divers, 170 x 183 x 120 cm, Londres)

 

wwsticks large jardin

 

     On perçoit bien sur cette photo la petitesse de la silhouette. Elle semble proportionnellement inverse au poids qui pèse sur cette femme. Mais on ne sait finalement pas vraiment ce qui est le plus lourd, de cet énorme tas de branches tout en finesse ou de ce corps massif. Malgré la pesanteur du fardeau, et les deux pieds bien campés sur le sol, le déséquilibre ne semble pas loin. S'ajoute à ce malaise la nudité, qui s'oppose au caractère rugueux du fagot. On voit d'ailleurs ci-dessous la chair sur laquelle les branches ont déjà laissé des marques. Comment expliquer cette situation ? Le livret nous invite à y retrouver le monde des rêves, des contes et des sorcières. Je vous laisse vous faire votre propre idée...

 

femme aux fagots moyen

 

 

Woman with shopping

(2013, matériaux divers, 113 x 46 x 30 cm, Londres)

 

wws grand format

 

     Je trouve cette sculpture d'une infinie tristesse... le manteau, mal coupé, d'une couleur triste, recouvre un corps que j'imagine malingre. Le visage, triste, fermé, sans apprêt, ne jette pas un regard au nourrisson qui le fixe intensément, plein d'attentes. Un banal moment de tristesse quotidienne, en somme. C'est d'ailleurs en voyant une scène de ce genre dans la rue que Ron Mueck eut l'idée de créer cette sculpture. Les autres oeuvres de Ron Mueck consacrées à la maternité - Pregnant Woman, Mother and Child ou Baby - même si elles sont assez glaçantes, ne manifestaient pas une telle indifférence à la présence de l'enfant... l'évolution est notable.

 

WWS de près

 

wws de face

   

 J'ai éprouvé une véritable gêne à contempler ce visage de face, de près, comme si cette tristesse exposée se trouvait renforcée par les regards curieux qui la cernaient. 

 

 

Still Life

(Edition 1/1, 2009, matériaux divers, 215 x 89 x 50 cm, Londres)

 

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     A l'inverse des deux sculptures précédentes, celle-ci est comme on peut le voir bien plus grande que nature. Seul sujet non humain de l'exposition, il représente un poulet passé par les abattoirs. Le crochet qui le maintient, l'ouverture béante à la base du cou, la peau tendue de cette bête s'imposent avec violence, nous sautent aux yeux, la critique étant je crois assez nette...

 

 

Youth


(Edition 1/4, 2009, matériaux divers, 65 x 28 x 16 cm, collection privée)

 

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    A l'instant où l'on réalise quel est le sujet de la sculpture, on aperçoit aussi la surprise sur le visage du jeune homme, qui ne s'attend manifestement pas plus que nous à cette blessure. Il semble étonnamment jeune - la petite taille de l'oeuvre accentuant bien sûr cette impression - et son visage est doux, naïf. Ron Mueck s'est cette fois inspiré du tableau du Caravage L'Incrédulité de saint Thomas, qui montre le personnage touchant la plaie du Christ.

 

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incredulite_thomasLe Caravage, L'Incrédulité de saint Thomas, 1600-1601

 

 

Mask II


(A/P, 2002, matériaux divers, 77 x 118 x 85 cm, Londres)

 

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     Cela ne m'avait pas frappé lors de l'exposition, mais le visage, tel que signalé dans le livret, ressemble à celui de l'artiste lui-même, plongé dans un sommeil agité, comme l'indiquent les sourcils froncés. Cette face exposée dans le moment où l'homme peut être le plus fragile, le sommeil, contraste encore une fois avec la taille de l'oeuvre, qui est immense. Elle est par ailleurs remarquable de réalisme. Sa grandeur nous permet justement d'observer avec attention les rides, les plis, l'implantation de chaque poil ou cheveu dans la chair, l'écrasement du visage posé contre une surface à sa base, les dents à peine aperçues derrière les lèvres entrouvertes...

 

 

Man in a boat

(Edition 1/1, 2002, matériaux divers, 149 x 138 x 425,5 cm, Londres)

 

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      Cette oeuvre est sûrement la plus singulière de l'exposition. Quoi de plus improbable que cet homme nu assis dans une barque ? Les bras croisés, le torse penché comme pour mieux voir l'endroit vers lequel le bateau l'emporte, il adopte une attitude débonnaire qui tranche radicalement avec sa nudité. On pourrait être inquiet pour lui si cette dimension comique ne contrebalançait pas son apparence démunie. Il ne semble pas vraiment préoccupé, ce qui annule l'hypothèse d'une partance pour une île des morts à la Böcklin. Nouveau Robinson ou ultime survivant d'un radeau de la Méduse ? A nous d'imaginer.

 

 

Young Couple

(Edition 1/1, 2013, matériaux divers, 89 x 43 x 23 cm, Londres)

 

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     Là encore, une scène plutôt banale, représentant un couple d'adolescents penchés l'un contre l'autre, dans une attitude qui peut évoquer la complicité, la tendresse, la joie d'être ensemble. Mais en s'approchant de l'oeuvre et en observant l'expression de la jeune fille, on constate rapidement que les choses sont peut-être moins évidentes qu'il n'y paraît, et c'est en faisant le tour de ces deux corps que l'on comprend l'origine du malaise :

 

young people super

 

 

young couple de dos

 

     La proximité qui semblait protectrice devient plutôt menaçante, comme si la taille imposante du garçon soulignait l'interdiction que sa main exerce déjà d'une forte pression sur le poignet de la jeune fille. Comment comprendre ce geste ?  A quoi la contraint-il ?

 

 

Drift

(A/P, 2009; matériaux divers, 118 x 96 x 21 cm, collection privée)

 

Ron-Mueck-Drift

     

      Cet homme paisible qui dérive sur son matelas pneumatique est... accroché sur un mur bleu piscine. Une première observation de l'oeuvre amène à y voir un homme hâlé plutôt frimeur, caché derrière ses lunettes, chaîne en or autour du cou, absorbé par une occupation des plus frivoles. Mais cette légèreté apparente contraste avec le dispositif de l'oeuvre : fixé à une hauteur telle qu'il surplombe l'ensemble des spectateurs, les bras en croix, il évoque alors davantage une figure christique vers laquelle on lève les yeux. Comme l'indique le titre, Drift, « dérive », notre interprétation erre et évolue au fil de notre perception et de notre ressenti face à l'oeuvre, mêlant une dimension comique, légère, à une considération plus grave de la sculpture.

 

 

*          *          *

 

 

     Il est évident que ces neuf sculptures, par leur taille, la minutie des détails, ont demandé une patience infinie. La dernière salle de l'exposition donne l'opportunité d'entrer dans l'atelier de l'artiste, et de suivre l'élaboration des trois nouvelles oeuvres qui étaient proposées dans le parcours. Grâce à un documentaire de 52 minutes réalisé par Gautier Deblonde, photographe français qui s'intéresse notamment aux ateliers d'artistes contemporains, il est offert la possibilité « d'être là avec lui dès les premiers jours, de prendre le temps, de le filmer en plans fixes, de garder [ses] distances, de l'observer attentivement. L'envie de faire une description de son travail, pas une simple description de faits mais celle d'une sensation qu'[il] éprouve face à une réalité, à des couleurs, des surfaces, des textures, de la lumière. »

 

On peut voir ici les premières minutes de ce documentaire :

 

 

 

     J'ai néanmoins trouvé ce documentaire assez décevant. Observer les oeuvres soulève beaucoup de questions sur leur élaboration, les matières utilisées, le choix des traits et la manière de les reproduire, et 52 mn de plans silencieux sur trois personnes dans un atelier sont de fait assez frustrants ! On y voit néanmoins les différentes étapes de création, des figurines en argile aux moulages de plusieurs mètres - cela n'est pas très étonnant si l'on songe que Ron Mueck eut un temps pour métier de modéliser des marionnettes pour la télévision et le cinéma, avant de produire des mannequins pour la publicité. Le descriptif du dossier de presse se révèle un parfait complément au documentaire, car il expose de façon très précise les techniques utilisées :

 

      « Les premières incarnations physiques d’une œuvre sont généralement des croquis griffonnés au crayon ou au stylo-bille sur une feuille A4 arrachée au bac de l’imprimante. Ils sont là pour donner une première impression visuelle, pour ensuite la prolonger en trois dimensions. Sur ces pages, des silhouettes apparaissent, changent de proportions, ajustent leur posture, jusqu’à ce qu’un trait de leur caractère, une situation particulière, coïncide avec la vision de l’artiste.
      Ensuite Ron Mueck réalise de petites maquettes sculptées en cire ou en argile, de quelques centimètres de haut : ce sont elles qui permettent de tester la validité des silhouettes couchées sur le papier. Les poses sont affinées, les particularités physiques commencent à prendre forme. Pour une sculpture de petites dimensions, l’artiste peut directement passer à un personnage d’argile qui sera moulé pour créer l’œuvre finale. Les sculptures plus imposantes demanderont une maquette plus grande, plus « finie » qui permettra une mise à l’échelle pour créer l’armature et l’argile à taille réelle.
     Ron Mueck doit ensuite sculpter la silhouette exacte qu’il souhaite obtenir, sans les vêtements, cheveux et accessoires qui seront ajoutés ultérieurement. Le personnage sans tête, sans cheveux, dévêtu, peut sembler fantomatique à ce stade, mais Ron Mueck voit bien au-delà : il sculpte la forme qui sera recouverte d’un T-shirt ou d’un pantalon alors même que, sur la création finale, seules les parties exposées de la peau devront être détaillées jusqu’aux moindres pores et ridules. Même à ce stade, des ajustements restent possibles. Des détails déjà très travaillés devront alors être sacrifiés et reconstruits.
     Une fois fini, le modèle doit être moulé : le personnage terreux et monochrome disparaît sous des couches de laque, de caoutchouc et de plastique, dont il n’émergera probablement pas avant quelques semaines. Souvent, pour les petites sculptures, l’artiste réalise un moulage en cire ou en Plasticine à partir du premier moule. Ce sont des matériaux plus durs que l’argile et qui ne menacent pas de sécher trop rapidement. S’ils ne se prêtent pas facilement aux gestes traditionnels du sculpteur, ils restent intéressants pour réaliser les détails avec la plus grande minutie. C’est à l’intérieur de ce moule que la sculpture se construit, couche après couche, de l’extérieur vers l’intérieur. La première surface en contact avec le moule est la peau, transparente et marbrée de colorations diverses ; les couches suivantes viendront  constituer la chair. Les couleurs de la chair sont reproduites dans la peau en silicone que la lumière traverse de part en part ; l’atmosphère de la pièce fusionne avec le corps de la sculpture.
     Une fois libéré de son moule, l’objet sans cheveux, sans yeux, nu, demandera des semaines voire des mois de maturation pour devenir un personnage à part entière. Qu’il soit destiné à rester nu, avec d’innombrables poils qu’il faudra couper, peindre et insérer selon une disposition et un mouvement précis, ou qu’il soit destiné à être habillé – auquel cas il faudra créer les vêtements à partir de tissus sélectionnés pour leur poids, leur tissage, leur texture et leur motif, et adaptés aux proportions du modèle –, le travail semble sans fin. Il faudra également façonner les globes oculaires, peindre les iris avec la précision infinie des portraits miniatures et les loger dans des sphères en Perspex. »

Extrait du dossier de presse consacré à l'exposition, et disponible ici :  http://fr.scribd.com/doc/135314126/Ron-Mueck-a-la-Fondation-Cartier-dossier-de-presse-pdf 

S'y trouve également un entretien intéressant avec Gautier Deblonde.

 

 

      L'ensemble de l'exposition suscite une impression de malaise. Figures toujours trop petites ou trop grandes, trop fragiles ou trop étranges, les oeuvres nous confrontent à notre représentation du réel, de la norme apparente, et à ce qu'elle exprime ou dissimule par-delà les surfaces de la chair, les traits d'un visage ou l'esquisse d'un geste. Ces oeuvres nous touchent, nous interrogent, que demander de plus ?