enfants du paradis

     Au Centre Pompidou a débuté le 30 octobre une exposition consacrée aux rapports entre surréalisme et objet. On connaît la poésie surréaliste, ainsi que ses toiles, mais les liens entre le surréalisme et les éléments du quotidien méritent d'être interrogés. Comment peut-on mieux questionner le réel qu'en considérant les objets simplement manufacturés, sans rapport avec une "oeuvre" telle qu'on peut l'imaginer ? 

    Les réflexions du mouvement surréaliste amènent Eluard à considérer une "physique de la poésie". Laquelle, selon Breton dans "Crise de l'objet" (Cahiers d'art, 1936) peut se fonder en créant des "objets surréalistes". Cela avait déjà été mis en pratique avant même la naissance officielle du surréalisme, dès 1914 par Marcel Duchamp et son ready-made, qui est donné à voir dans la première salle de l'exposition :

 

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Porte-bouteilles, Paris, 1914. Porte-bouteilles en fer galvanisé (environ 64 × 42 cm), choisi au BHV),« sur la base d'une pure indifférence visuelle ». L'artiste ne fait que sélectionner, changer le contexte et nommer l'objet, remettant ainsi en cause la notion d'oeuvre, comprise (entre autre) comme savoir-faire.

 

   Dans le même temps, De Chirico introduit le motif du mannequin dans ses toiles, objet par excellence pouvant lier réel et surréel, merveilleux et étrangeté :

 

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Le Résultat, huile sur toile - 89 x 70 cm - 1915

 

   Jusqu'à La Poupée de Hans Bellmer, inspirée d'Olympia dans L'Homme au sable d'Hoffmann. La poupée, objet fétiche, s'y revêt d'une dimension érotique certaine : 

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La Poupée, 1933-1936, bois peint et matériaux divers, Centre Pompidou, don de l'artiste.

 

    Les autres artistes surréalistes n'hésitent pas à se saisir de ce thème, et de sa dimension érotique, notamment lors de l'Exposition Internationale de 1938 ou seize exposants furent invités à vêtir comme il l'entendait un mannequin des grands magasins. Dans le but de repenser l'espace d'exposition (ce qui annonce déjà le principe de l'installation), les artistes les disposent de manière à former une haie accueillant les visiteurs de la rue surréaliste présentée :

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    (Au passage, bien joué la femme mannequin assise sur un banc de l'exposition... Nombre de visiteurs s'y sont laissé prendre ! Moi la première.)

 

    Au-delà de l'objet que représente la poupée ou le mannequin, somme toute plus proche de l'humain, par sa ressemblance, que n'importe quelle autre chose manufacturée du quotidien, il est impressionnant de constater la place qu'ont prise les objets dans les expositions surréalistes. Dali développe le principe des "objets à fonctionnement symbolique" dans Le Surréalisme au service de la révolution en 1931 : "Ces objets, qui se prêtent à un minimum de fonctionnement mécanique, sont basés sur les fantasmes et représentations susceptibles d'être provoqués par la réalisation d'actes inconscients. [...] Les objets à fonctionnement symbolique ne laissent aucune chance aux préoccupations formelles. Ils ne dépendent que de l'imagination amoureuse de chacun et sont extra plastiques." 

    Ainsi peut-on voir d'étranges objets faits de montages insolites :

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Alberto Giacometti, Boule suspendue, 1930-1931, bois, Centre Pompidou.

 

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Valentine Hugo, Objet, 1931, tirage photographique de l'oeuvre, Centre Pompidou.

 

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Salvador Dali, Objet surréaliste à fonctionnement symbolique (Le soulier de Gala), 1931, assemblage d'objets divers, Londres.

 

    J'ignorais la place prise par la création d'objets en tout genre par le mouvement surréaliste, au point que plusieurs expositions furent consacrées à cela en 1933 et en 1936. Tristan Tzara rédige la préface du catalogue de l'exposition de 1933 et présente les choses ainsi : "Objets désagréables, chaises, dessins, sexes, peintures, manuscrits, objets à flairer, objets automatiques et inavouables, bois, plâtres, phobies, souvenirs intra-utérins, éléments de rêves prophétiques, dématérialisation de désirs [...] Vous souvenez-vous encore de cette époque où la peinture était considérée comme une "fin en soi" ? Nous avons dépassé la période des exercices individuels. [...] Le temps passe. Par le caractère affectif de vos rendez-vous. Par les recherches expérimentales du surréalisme. Nous ne voulons pas reconstruire des arches. Partisans sincères du mieux, nous avons essayé d'embellir un peu, physiquement et moralement, la physionomie de Paris. En tournant le dos aux tableaux. [...]" Aucune trace de l'esthétique bourgeoise, certaines "oeuvres" retournent même à leur usage quotidien une fois l'exposition terminée !

 

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Alberto Giacometti, Table, 1933, plâtre, Centre Pompidou.

 

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Maurice Henry, Hommage à Paganini, 1936-1968, assemblage, Milan.

 

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Man Ray, Vénus restaurée, 1936-1971, plâtre et cordes, Milan.

 

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 René Magritte, Ceci est un morceau de fromage, 1936-1963/64, huile sur masonite, cadre de bois doré, plateau et cloche en verre, Londres.

 

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Méret Oppenheim, Ma gouvernante, 1936, métal / chaussures / fil / papier, Stockholm.

 

    Avec la Seconde Guerre mondiale, Breton, Ernst, Masson, Tanguy et d'autres surréalistes s'exilent aux Etats-Unis. Dans les années qui suivent, ils poursuivent leurs réflexions, et s'orientent vers de nouvelles formes de sculptures, combinaisons d'objets hétéroclites du quotidien, s'inspirant d'éléments animaux ou végétaux parfois, comme cette oeuvre d'Alexander Calder :

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Alexander Calder, Apple Monster, 1938, branches de pommier.

 

Ou encore la célèbre Tête de taureau, de Picasso :

 

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Selle et guidon (cuir et métal), 1942, 35.5 X 43.5 X 19cm, Paris.

     Voici d'autres oeuvres que j'ai trouvées assez belles, mais dont je n'ai malheureusement pas noté toutes les références :

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Sculpture de Max Ernst.

 

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André Masson, Monument dans un désert, 1941-1986, bronze patiné brun, collection particulière.

 

    Les expositions se poursuivent, se donnant de nouvelles perspectives, s'en prenant à l'esthétique d'alors par le biais de l'ésotérisme. Il s'agit d'une manière différente de détourner la valeur jugée excessive accordée aux oeuvres d'art. C'est ce principe que reprend l'exposition de 1947 à la galerie Maeght : une salle organisée par Duchamp rassemble différents autels, consacrés à "un être, une catégorie d'êtres ou un objet susceptible d'être doué de vie mythique" (André Breton).

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Jacques Hérold, Le Grand Transparent, 1946-1947, bronze, Paris.

       La plus grande inspiration du surréalisme est à l'honneur lors de la huitième Exposition inteRnatiOnale du Surréalisme [EROS]. Duchamp déclare vouloir ajouter l'érotisme à la liste des "-ismes" du XXème siècle... On y trouve notamment la "crypte du fétichisme", créée par Mimi Parent et autres objets rappelant que l'oeuvre surréaliste est par principe reliée à l'érotisme.

 

     C'est sur Miró que se clôt l'exposition, avec une salle consacrée à un certain nombre de sculptures reprenant le principe des assemblages hétéroclites censés produire une poésie aléatoire et comme "faite par tous", pour reprendre Lautréamont. Je vous laisse juge...

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Joan Miró, Personnage au parapluie.

 

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Joan Miró, La Caresse d'un oiseau, 1967, Bronze peint, 315 cm × 112 cm × 72 cm, Barcelone.

    

 

   L'exposition proposée par le Centre Pompidou aura eu le mérite de me faire réaliser plusieurs choses : découvrir un aspect des créations surréalistes dont j'ignorais tout, apprendre que les aspirations surréalistes s'étaient poursuivies jusque dans les années 60, prendre conscience de la filiation nette que l'on peut voir entre les créations de ce mouvement et certains pans de l'art contemporain (bien que les visées poursuivies ne soient pas forcément les mêmes). La galerie centrale propose d'ailleurs une série d'oeuvres très récentes qui reprennent les principes surréalistes (je vous épargne toutefois les représentations de mannequins hystériques, de parties du corps moulées et de plus ou moins bon goût exposées dans une vitrine, ou de pichets avec nez et oreilles - quoique cela eût pu plaire à Gogol.) On peut néanmoins regretter que les cartels et autres panneaux ne mettent pas suffisamment en lien les oeuvres surréalistes et contemporaines, et ne caractérisent pas davantage chacune des salles et les oeuvres présentées. Difficile de ressentir une véritable unité ou filiation, l'ensemble paraît trop souvent hétéroclite, et cela ne me semble pas uniquement lié au sujet de l'exposition. 

   Enfin l'exposition m'aura surtout confortée dans mes réflexions : je n'aime pas le surréalisme, son redoutable esprit de sérieux sous couvert de dérision à tout crin, sa mysoginie odieuse (ah ça, pour servir de muse, de support à fantasmes, la femme silencieuse, la potiche, la poupée en talons aiguilles, la femme-objet dont on expose les seins et le sexe, c'est parfait. Mais pour ce qui est de leur donner une place dans une dynamique de création... la lutte contre les valeurs bourgeoises avait encore de longs jours devant elle.), sa prétention et son arrogance ridicules. Question d'époque, sans doute. Disons ça.