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  L’exposition consacrée aux premiers albums de Lucien Clergue au Grand Palais m’a semblé intéressante dans la mesure où elle remonte aux sources de l'oeuvre. Elle offre l’occasion de revoir (ou découvrir en vrai !) de très beaux clichés qui font désormais partie de l’histoire de la photographie et de regarder un documentaire touchant et assez complet sur Lucien Clergue, dont je donnerai le lien plus bas. Par ailleurs, le format de l’exposition et sa disposition m’ont semblé très agréables : vaste mais pas trop longue pour profiter de chaque cliché sans ressortir saturé d’images, clairement organisée, avec des thématiques variées. Un joli moment pour les yeux, dont je vais tenter ici de rendre les moments qui m’ont été les plus plaisants (autant le préciser maintenant : la partie corrida ne fera pas partie de l’article). 

 

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  Le fil conducteur de l'exposition est chronologique, et centré sur la découverte, un an après la mort du photographe, de sept albums qui traduisent l'esprit du jeune Lucien Clergue, ses premières obsessions et inspirations au coeur même des paysages arlésiens et camarguais. Deux exemplaires de ces albums sont présentés en début d'exposition, du fait de leur caractère singulier. Le jeune homme récupère des albums d'échantillons de tissus et remplace les exempliers par ses négatifs. Ces catalogues deviennent alors des outils de travail : centralisation des séries, commentaires, sélection des meilleurs négatifs... tout cela témoigne du travail premier du photographe jusqu'en 1956, date à partir de laquelle il adopte d'autres manières de travailler, en même temps qu'il obtient une reconnaissance méritée et des moyens plus conséquents.

 

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  Lucien Clergue a dix ans lorsqu'il revient en 1944 dans sa ville natale, Arles, en partie détruite par les bombardements alliés. Ces images le marqueront suffisamment pour influencer plusieurs séries. Le caractère sombre de ce travail est fortement renforcé par le décès de sa mère alors qu'il n'a pas vingt ans. S'engagent alors différentes vagues de clichés, consacrées aux ruines, à des vues de cimetière, de charognes ou encore d'enfants habillés en saltimbanques, qu'il photographiera pendant plusieurs mois dans des carrières avoisinantes. La figure du petit violoniste revient à plusieurs reprises, évoquant Lucien Clergue lui-même, à qui sa mère avait tant tenu à faire apprendre le violon pour faire de lui un artiste.

 

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Trio de saltimbanques, Arles, 1955

 

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 Funambule traversant le Rhônes, Arles, 1955

 

  Si Lucien Clergue fait parler de lui, c'est tout d'abord à l'occasion d'une rencontre, et de la reconnaissance d'un talent par un grand artiste : Pablo Picasso. Le photographe n'a pas vingt ans lorsqu'il apprend la présence, aux arènes d'Arles, du peintre à l'occasion d'une corrida. Il lui présente donc son travail et bénéficie de son soutien (Picasso lui dessine par exemple des couvertures d'ouvrage), de ses conseils. C'est lui qui lui présente Jean Cocteau, lequel l'aide à son tour en lui écrivant des textes. On peut imaginer plus mauvais patronage ! L'exposition propose donc de nombreuses photographies représentant Picasso dans un cadre plus ou moins privé, entouré de ses amis, de toreros ou dans son atelier. 

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 Picasso à la cigarette, 1955

 

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 L'atelier de sculptures de Picasso, Mougins1969

 

  En 1959, Cocteau engage Lucien Clergue pour suivre le tournage de son film Le testament d'Orphée ou ne me demandez pas pourquoi ! En résultent de magnifiques clichés mettant en scène le poète et ses figures fantômatiques, homme-cheval ou sphinx.

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 Cocteau exhale la fumée, Les Baux de Provence, 1959

 

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 Le Poète et le Sphinx, Les Baux de Provence, 1959

 

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 Le poète croise l'homme cheval, Les Baux de Provence, 1959

(Désolée pour la (très) mauvaise qualité de la photographie, mais je n'ai pas réussi à la trouver sur internet dans les différentes séries consacrées.)

 

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Jean Cocteau et François TruffautLes Baux de Provence, 1959

 

On peut entendre ici un court témoignage de Lucien Clergue sur le tournage, issu des archives de l'INA :

 

  Une autre rencontre décisive sera d'abord littéraire : c'est celle du texte Amers de Saint-John Perse, avant de découvrir et photographier le poète lui-même :

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 Portrait de Saint-John Perse, Les Vigneaux, Presqu'île de Giens, 1965

 

  La communauté gitane installée à Arles, qui gagne une ampleur considérable lors du pélerinage annuel aux Saintes-Maries-de-la-Mer, fait partie des rencontres importantes dans le parcours de Lucien Clergue. Cotoyée depuis l'enfance, elle est la matière d'une série aux accents musicaux et dansants. C'est d'ailleurs là que le photographe fera la connaissance de deux grands musiciens et amis dont il contribuera à la renommée : José Reyes et Manitas de Plata. 

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Jeune gitan chantant, Saintes Maries de la Mer, 1960

 

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Jeune gitane dansant, Manias de Plata et José Reyes, Saintes Maries de la Mer, 1955

 

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 Oiseau tombé du nid, 1955

 

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On forme le cercle, 1955

 

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 Plaquette de l'album Gitans aux Saintes Maries 

 

  La célèbre série des nus sur la plage tranche avec la noirceur des premiers ensembles de ruines ou de charognes. A l'inverse, le corps est nu mais plein de vie, rond et sensuel, mêlé aux éléments dans lesquels il se ressource et sort sublimé. L'absence de visage donne à l'ensemble une portée universelle, une idée de naissance au monde. On comprend sans peine le succès immédiat remporté par ces photographies.

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 Nu de la mer, Camargue, 1957

 

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 Nu de la mer, Camargue, 1957

 

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 Nu de la plage, Camargue, 1957

 

La disposition des clichés en courbe épouse particulièrement le sujet, la scénographie de l'exposition était vraiment réussie.

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  En face de cette série se trouvent 198 clichés qui représentent une « fresque cinétique ». Ces photographies, qui datent des années 60 et 70, reprennent une démarche de découverte des paysages et éléments naturels qui, par des effets de contraste, de gros plans qui rendent le sujet non identifiable, frisent l'abstraction. Cette déréalisation du monde transforme en oeuvre d'art du bois flotté, une fleur fanée ou les torsades de l'écume sur le sable. Ce fut une très belle découverte pour moi que cette série inconnue.

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 Joncs du marais, Camargue

 

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Mousse de sel, Camargue

 

  Est également reproduit, dans un écho bienvenu, le travail de doctorat en photographie que Lucien Clergue soutient en 1979, intitulé Langage des sables. Dénué de commentaire critique, c'est l'agencement, la succession des lignes et des traces qui fait oeuvre et expérience photographique.

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 Langage des sables 8

 

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 Langage des sables 15

 

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 Langage des sables, le grain de sable

 

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 Langage des sables 28

 

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 Langage des sables, Sables

 

  Toute sa vie, Lucien Clergue photographie des scènes de corridas, privilégiant un hommage au taureau. Je m'abstiendrai de tout commentaire sur cette barbarie instituée (oups, ça m'a échappé), et de tout cliché, mais cela constitue l'un des temps de l'exposition.

 

  Afin de compléter ce rapide résumé de l'exposition, je ne saurais que trop vous conseiller de regarder ce documentaire, diffusé sur place, qui fait de l'homme un portrait tendre et assez complet de ses expériences, rencontres et démarches artistiques :

Lucien Clergue se raconte...

 

  Vous trouverez aussi sur le site de sa fille de nombreux clichés issus des séries évoquées : http://www.anneclergue.com/Artists/Lucien-Clergue/Portfolio (il doit s'agir de l'ancien site d'Anne Clergue, mais il propose davantage de photographies, me semble-t-il, portant sur ces thématiques).