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   Le temps me manque en ce moment - et un peu l'envie, aussi - pour me consacrer à de longs retours sur les expositions vues ces temps derniers. Pour autant, je n'ai pas envie d'en perdre le souvenir, et les évoquer ici me permet autant d'en partager l'expérience, de donner envie d'y aller éventuellement, que d'en garder la trace. Je m'arrêterai donc sur les faits, éléments, oeuvres qui m'ont marquée avant tout.

 

   La première exposition sur laquelle j'aimerais revenir est encore visible jusqu'au 30 octobre 2016, il s'agit de celle du Mémorial de la Shoah, consacrée au sort des rescapés, réfugiés et survivants entre 1944 et 1947. On y retrouve des choses passionnantes.

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    Cette question révèle toute la complexité de la situation dans laquelle se trouve le monde, et plus particulièrement l'Europe en l'occurence, au sortir de la guerre. L'exposition aborde de façon très factuelle et complète, me semble-t-il, les problèmes et tensions auxquels sont confrontés les rescapés d'un côté, et les Etats d'autre part. En effet, le sort des premiers est placé en arrière-plan, au regard des très nombreux problèmes à surmonter : déplacement de populations, réorganisation des ressources, accueil, destruction des villes, bouleversements politiques, crise morale.

 

   La majorité des rescapés et réfugiés envisagent de retrouver leurs proches et de rentrer chez eux. Plusieurs centaines de milliers de gens sont placées dans des camps pour personnes déplacées, en attendant l'organisation et la possibilité de retours et rapatriements. Des situations absurdes apparaissent : là où 6000 juifs cachés à Berlin pendant la guerre avaient appris à cacher leur identité, ils doivent désormais prouver leur judéité. De la documentation sur les camps et prisons de déportés politiques et raciaux est fournie à des agents chargés de vérifier les dires de chacun, dates, noms de lieux ou de victimes à l'appui. 

   La vie dans les camps s'organise. Les réfugiés y sont réunis par nationalités, ce qui pose rapidement problème aux familles juives qui se trouvent parfois confrontées à l'antisémitisle de populations hongroise ou ukrainienne. Alors que nombre d'entre elles ne souhaitent pas rentrer dans leur pays d'origine, c'et jutement par souci de ne pas les stigmatiser de nouveau qu'elles avaient été orientées dans la partie du camp réservée à leur pays. Suite à un rapport alarmant du juriste Earl G. Harrison à Truman le 24 août 1945, il est décidé de permettre aux Juifs qui le souhaitent de se réunir indépendamment de leur nationalité. Ainsi la vie s'organise-t-elle, permettant un renouveau politique - c'est notamment ce fait qui permettra l'idée de la nécessité d'un état juif, et d'en penser la réalisation - religieux et intellectuel, avec un enseignement proposé, des publications... A la fin de l'année 1946, 250 000 juifs vivent encore dans les camps, la majorité dans la zone américaine de l'Allemagne (à Landsberg, Feldafing...). Le dernier camp ferme en 1957. 

   De telles organisations impliquent une aide internationale venant d'associations juives ou non : UNRRA (United Nations Relief and Rehabilitation Administration, qui devient l'IRO en 1947), la Croix Rouge, le JOINT (American Jewish Joint Ditribution Committee), Vaad Hatzala (Comité de Sauvetage)... S'ajoutent des organismes spécifiques, visant des questions de santé (OSE pour l'aide médicale et à l'enfance) ou de reconstruction (ORT, Organisation, Reconstruction, Travail). Tout cela concourt à l'idée d'une renaissance possible du monde juif.

   Les retours s'organisent dans le monde entier, mais le cas de la Pologne est particulièrement frappant. En juillet 1946, 240 000 juifs font le choix de retourner en Pologne, mais les haines ancestrales et le ressentiment contre ces populations qui reviennent et réclament de récupérer leur domicile et leurs biens entraînent de nouvelles manifestations antisémites, dont le progrom de Kielce est une tragédie emblématique. Un an plus tard, il ne reste plus que 100 000 juifs, plus de la moitié ayant quitté la Pologne.

   De tels événements accentuent le sentiment d'injustice, l'idée qu'il n'y a pas eu de réparation véritable chez les rescapés. Ce qui est en partie faux, mais les procédures judiciaires sont longues, ne portent pas que sur l'extermination et se heurtent à des enjeux qui les dépassent. La presse étrangère qui enquête et se déplace ne vise pas tant le génocide que le fait de montrer l'ampleur des atrocités allemandes en territoire soviétique. S'ajoutent à cela la difficulté à récupérer ses biens, et le malaise qui naît avec la mise au jour des complicités parmi les juifs eux-mêmes : kapos, conseils juifs, police juive des ghettos... 

   Le travail d'historien commence assez rapidement. A l'été 1946, le psychologue David Boder parcourt l'Europe et récolte les premiers témoignages. D'autres écrivent également les témoignages, collectent les documents, diffusent les informations qui serviront dans les grands procès auxquels se consacre la dernière salle de l'exposition, partagée entre l'évocation des procès de Nüremberg et de Krasnodar (entamé avant la fin de la Seconde Guerre mondiale et portant sur les collaborations soviétiques locales), et la question qui se met en place de la mémoire. 

   Trois modalités se dégagent : la pière, le rite et l'écrit. Tout cela ne se fait pas sans difficulté, Nathan Rapoport expliquant par exemple la difficulté à mettre en avant la mémoire du ghetto de Varsovie, ou Ilya Ehrenbourg témoignant sur l'impossibilité de publier le Livre noir

   Les photos étant interdites, je ne peux rendre compte visuellement de la scénographie de l'exposition, mais elle est organisée en empilements de cartons, qui construisent l'espace et forment le cadre où sont incrustés écrans, panneaux, photographies ou objets. Les deux cartes qui ouvrent l'exposition sont remarquables, et permettent de voir très précisément comment se sont faits les mouvements de population, dans quelles proportions de populations juives ou non, ainsi que pour les retours. De très précieux outils qui se trouvent a priori dans le centre de documentation du Mémorial, d'après ce qu'on m'a dit sur place. Enfin plusieurs témoignages rendent très concrets les faits évoqués tout au long de l'exposition (notamment, dans le cas de la France, le passage par le Lutetia).

   N'hésitez pas à vous y rendre, l'approche est passionnante, complète et rend bien compte de la complexité de la situation, abordant des aspects factuels ou moraux auxquels on ne pense pas forcément.